La Buse, prédateur d'amour

 

De temps en temps, j'aide des amis à entretenir leur potager, qui fait partie intégrante de leur restaurant végétarien à Bellegarde-en-Diois . Je m'occupe des légumes qui servent à nourrir les visiteurs du restaurant. Des fleurs de toutes sortes rendent le jardin très agréable à voir et les clients de l'hôtel y passent régulièrement un peu de temps pour profiter de ces richesses. On y sent la paix tout simplement. La terre ne connaît plus de produits chimiques et la nature a pu y reprendre ses droits. Les insectes y sont libres de se promener autour des fleurs et d'occuper leur place dans l'équilibre naturel. Les oiseaux qui nichent dans les arbustes aux alentours se font du bien avec une abondance de nourriture comme les insectes et les graines. Ainsi ils contribuent à neutraliser la prolifération de certaines espèces.

Ca me fait vraiment du bien de ne pas recourir à des pesticides dès que je vois une limace ou un papillon du chou. Ils ont leur place aussi et si on accepte un certain pourcentage de ‘pertes' dans les récoltes du jardin, on peut éviter beaucoup de frais, de soucis et de produits dangereux. On parle de ‘pertes', mais ce mot n'est pas vraiment juste parce que c'est bien la nature qui produit les légumes et les fruits. Est-ce qu'elle ne peut pas en garder une partie ? Le maraîcher est là pour accompagner la nature dans la direction qu'il souhaite et pour récolter les 85 % qui restent.

Les déchets de la cuisine retournent au potager. Ils sont mélangés avec, entre autres, de la paille et du fumier pour le processus du compostage. Ce retour à la terre des ‘ordures' végétales prend une place importante dans mes activités. Pour moi, c'est comme faire tourner une grande roue et comme une respiration en continue. C'est un flux d'énergie qui me traverse et me nourrit. Les légumes qui s'alimentent des minéraux dans la terre se trouvent dans le même cycle que les personnes qui les utilisent pour leur nourriture et ainsi les dîneurs font partie d'un des cycles les plus importants de la nature. Je suis convaincu qu'il est indispensable de redonner les déchets de la cuisine et les restes des repas à la terre pour, par le processus du compostage, fermer ce cycle. Dans la nature, il n'y a pas de cycles qui restent ouverts et en prenant place dans les cycles naturels, l'homme doit veiller à ne pas les bloquer, à ne pas créer des fuites. En faisant du compostage, je participe au bien-être des clients du restaurant car ce flux d'énergie les traverse aussi et leur permet de rester connectés à la terre tout, comme les minéraux, les vers de terre et les légumes. Mais en plus, en mangeant, avec toute l'attention et en conscience de notre place dans le cycle de la nourriture, ces légumes qui sont si soigneusement préparés dans la cuisine, on rajoute de l'énergie dans ce cycle et on donne quelque chose de nous même à la terre.

Ce travail physique et en pleine nature me fait du bien. Mon corps est en bonne santé comme jamais avant. Je parle aux plantes, aux insectes et je reste parfois des minutes devant une fleur, étonné de sa perfection. Je suis heureux, tout simplement.

Ce jour-là, alors que je viens de terminer mon travail matinal, je suis prêt à reprendre le chemin du retour vers la cuisine avec quelques salades dans les bras. J'appelle Bingo, le chien si fidèle, qui me suit toujours quand je vais au jardin. Son activité préférée est de chercher des taupes sous la terre et, avec son museau et ses dents, il ouvre leurs couloirs souterrains mais je ne l'ai jamais vu attraper aucun de ces petits animaux de velours si utiles pour le potager. Cela ne semble pas être le but de son oeuvre.

Mon attention est attirée par quelque chose dans le ciel. Sur un fond bleu profond, comme l'on ne le trouve qu'au début de l'automne, je vois une buse qui se déplace lentement en décrivant des cercles. Elle vient de passer au-dessus du potager et s'éloigne vers les collines d'en face. J'aime ces oiseaux majestueux, la maîtrise de leurs mouvements, leur parfaite harmonie avec la terre et le ciel. Soudain, j'ai envie de la voir de plus près et je sens monter en moi l'excitation de lui demander de se poser près de moi. ‘'Mais comment ! Demander ? On ne peut pas poser une question à un oiseau dans le ciel en train de s'éloigner !'' Je suis énormément partagé. D'un côté, je veux vraiment établir un contact avec la buse et ce côté en moi y croit et, de l'autre côté, il y a mes doutes éternels et c'est mon côté scientifique qui croit que cela est impossible. Je m'entends penser : ‘'si tu ne demandes pas, tu n'auras jamais une réponse positive''. Je sens quelque chose changer en moi : une confiance nouvelle. Je peux toujours demander, si cette buse ne veut pas venir vers moi, cela ne voudra pas dire qu'elle ne veut pas de moi, cela ne signifiera pas qu'elle ne m'aime pas!

Alors je dis : ‘'Chère buse, merci de te poser sur mon arbre, le grand noyer en face, à l'autre bout du jardin !''. Eh oui… elle s'arrête de faire des cercles dans le ciel et, sans que je n'en sois étonné (cela viendra après), elle se tourne doucement et se dirige vers l'arbre indiqué. Elle m'a écouté! Je n'avais encore jamais vu une buse faire le ‘'saint esprit'' mais là, elle le fait, et à mon grand plaisir, me laissant étonné et admiratif, elle choisit de le faire juste au-dessus du noyer, à deux mètres des branches les plus hautes.

Je sens mon coeur s'ouvrir au maximum et tout mon amour pour la buse s'envole vers elle. Je peux véritablement communiquer avec elle! Je sens mon sang couler chaudement dans mon corps. C'est le retour vers la source, cette source qui est le point confluant où tout dans la nature est enraciné et vient ensemble à la fois. Sans se poser sur l'arbre, la buse repart et reprend lentement son chemin vers les collines. Je me sens tellement en connexion avec la nature, si fortement aimé, complètement entouré de lumière. Quand elle passe au-dessus de moi, je ne veux qu'une chose: faire un avec elle dans une union totale. Je sens fortement l'envie qu'elle me regarde avec ses yeux parfaits, qu'elle me reconnaisse comme proie, qu'elle se jette sur moi et qu'elle me prenne comme sa nourriture. Cette envie est si forte, si grande, si pleine d'abandon et de soumission à l'amour, que d'être dévoré n'a plus rien à voir avec la peur, avec la mort. Au contraire, à ce moment-là, être mangé semble l'ultime plaisir, la plus grande joie de communion. Est-ce vrai alors ce que je lis de temps en temps, que les proies s'offrent à leur prédateur au dernier instant avant la mort par désir et aspiration pour une union parfaite dans un amour total ?

Lentement, je reprends conscience. Je suis là, dans le potager avec Bingo à côté de moi, mes bras plein de salades. Mon corps se met en mouvement. Ca me fera du bien de manger un bon repas !

Deux heures plus tard, je prends un petit moment de repos avant de retourner au travail. Le soleil brille et il nous envoie encore très agréablement sa chaleur comme en été. Quand je m'allonge dans une chaise longue posée dans un coin du jardin à coté de ma maison, je vois une ombre glisser sur la pelouse. Je cherche sa jumelle et je vois la buse qui vole à une vingtaine de mètres, juste au dessus des maisons. Elle se pose en haut d'un arbre qui se trouve droit en face de moi. Elle tourne sa tête dans ma direction et me regarde intensément puis elle s'envole quelques secondes plus tard. Je suis frappé de stupeur. Je me sens plus que jamais reconnu par la vie, je me sens un avec la nature. Je n'ai pas pu bouger d'un pouce et doucement un message arrive à ma conscience : "Tu peux toujours demander; les réponses viendront. Foi et Patience ! Mais comprends bien : la nature ne se laisse pas commander! Les individus dans la nature choisiront eux-mêmes, tout comme les êtres humains, le moment de la réponse et la façon dont ils aimeraient répondre".