L'arbre et moi

Depuis longtemps, j'avais envie de marcher dans une forêt, les yeux fermés, de sentir et d'écouter au lieu de toujours observer et de m'orienter avec la vue. On a probablement tous marché sans regarder, guidés par quelqu'un qui nous a pris par la main, quelqu'un en qui on avait confiance. Mais marcher tout seul...? Oui, j'ai marché tout seul sur une plage, une de ces plages très larges sans obstacles, là j'ai marché pour la première fois vraiment longtemps avec les yeux fermés. C'était super : sentir et entendre l'eau, écouter les mouettes, oublier qu'il pourrait y avoir des obstacles sur mon chemin, marcher dans le vide, dans le néant et le tout en même temps, perdre toute notion de temps et d'espace. J'y ai oublié toute notion de mon corps; mes jambes bougeaient sans ma volonté, je ne sentais plus rien. J'ai marché sur la plage comme si je volais au-dessus des vagues.

Mais faire la même chose dans une forêt en faisant confiance... ? Cela est une autre histoire. Est-ce que l'on peut marcher dans une forêt les yeux fermés et perdre tout contrôle, oui, simplement marcher sans s'occuper du chemin, sans être absorbé à éviter les obstacles ? Pourrait-on passer dans un autre état de conscience, comme sur cette plage immense pour pouvoir sentir les arbres au lieu de les voir ? J'avais de plus en plus envie de trouver cet état de conscience élevé en marchant dans une forêt.

Un jour, je participe à un jeu d'enfant : il s'agit de marcher dans la forêt les yeux bandés et guidé par un fil tendu entre des arbres, autour des buissons, sous des cailloux... : quelques centaines de mètres à parcourir sur un terrain légèrement dénivelé.

On ne voit rien de l'endroit où nous allons marcher les yeux fermés car un énorme rideau de velours, comme au théâtre, sépare ce terrain de nos yeux. J'ai envie de jouer comme un enfant, de laisser faire. Je suis à la fois excité mais aussi un peu nerveux car l'inconnu fait peur.

Comment cela sera-t-il une fois le bandeau mis en place, j'aurai peut-être du mal à me laisser aller ? Marcher dans la forêt et faire confiance à mes pieds n'est pas très facile. Je ne me sens pas sûr de mes pas, alors comment vais-je y arriver les yeux fermés ? J'ai mal dormi cette nuit et je pense à tout ce qui m'a occupé l'esprit...

Ah, c'est mon tour, je peux y aller! Je traverse le rideau qui sépare deux mondes : celui des yeux, du monde rationnel, du raisonnement, appartenant au cerveau gauche et celui du monde sans yeux, des sens, des émotions, dépendant du cerveau droit. De l'autre côté du rideau, c'est comme si j'étais coupé du monde, je me sens seul et j'avance très lentement, un pied devant l'autre, seulement guidé par le fil. De petites branches me gênent, des pierres me bloquent le chemin et cela me contrarie. Je suis très concentré. Ma tête est en pleine action pour contrôler afin d'éviter une chute. Je rencontre des arbres sur mon chemin. Je les touche et me pose des questions : quelle est son espèce ? est-il grand ? comment est son écorce ? J'avance et petit à petit j'accepte la situation d'être dans l'impossibilité de voir. Je palpe le sol avec mes pieds avant de les poser pour être sûr que la terre est bien plate et stable. D'autres questions me traversent la tête. Est-ce que la personne devant moi avance mieux? Vais-je assez vite pour ne pas gêner les autres ? Alors c'est tout ce que je ressens ? Pourquoi cette expérience m'a-t-elle attiré ? Aïe, une branche me frappe le visage. Je suis venu pour sentir la forêt et non pour me faire mal ! Je me force à me concentrer sur le chemin et sur les arbres que je rencontre et à rester dans le présent au lieu de penser à hier ou bien à cet après-midi.

Après une dizaine de minutes, je sens tout à coup une grande différence. La tension dans ma tête disparaît et fait place à un énorme espace autour de moi. Je suis surpris et cela me fait respirer profondément. J'arrête de marcher et pour la première fois aujourd'hui j'entends des oiseaux chanter et je sens le vent. C'est comme si je pouvais toucher la nature éloignée de moi avec de très longs bras. Après cette première partie où tout était noir dans ma tête, je commence à avoir un peu de luminosité intérieure. Je m'aperçois que j'ai continué à marcher sans m'en rendre compte, tout seul. Mes pieds savent trouver les endroits où ils peuvent se poser en sécurité. Ma main tient toujours le fil conducteur, mais je n'y fais plus attention. La peur de tomber dans un trou ou de rentrer violemment dans un buisson me quitte peu à peu. Etrange ! je commence à sentir les arbres avant de les toucher physiquement. C'est comme si je sentais l'air devenir plus épais en me rapprochant d'un obstacle sur mon chemin. Je commence à prendre plaisir à toucher les arbres, à caresser l'écorce si lisse, si présente. Au début, je caressais leur écorce sans le vouloir. Je me disais encore : ''Caresser un arbre, cela ne se fait pas! Qu'en penserait les autres si je me laissais aller avec un arbre''. Mais personne ne peut me voir et je laisse tomber ces préjugés, ces normes de notre société. Ca me fait du bien de câliner les arbres, c'est tout! Quel plaisir d'embrasser ces troncs énormes, de me coller avec tout mon corps contre ces êtres que je connais si mal. Parfois, avec certains arbres, je n'ai plus envie de les laisser, de m'en décoller. C'est tellement bon, cette impression déjà connue. Quelle sensation de confiance et d'amitié ! Ces arbres sont si beaux, si forts !

 


Un arbre abimé me bloque le passage

 

Un arbre me bloque le passage et, en le touchant, je "vois" qu'il est très abîmé. Je sens d'énormes trous dans son tronc. L'écorce s'est écartée à certains endroits, et je suis tenté d'y laisser glisser ma main; mon envie est plus forte que ma crainte. Doucement, j'y entre et je sens l'humidité, le bois en décomposition. L'arbre est malade. Je ne me sens pas bien, je préfère rencontrer des arbres forts et en bonne santé. Le dégoût monte en moi et je veux repousser l'arbre, partir d'ici. Je sens ses déchirures en moi : des plaques noires apparaissent sur ma peau et aussi plus en profondeur. Des images de mon enfance me reviennent : une situation où mon être a été profondément blessé. Les émotions m'envahissent. J'ai toujours rejeté cette phase de ma vie. Je veux continuer ma route mais je n'arrive pas encore à lâcher cet arbre. Mes mains touchent toujours son tronc encore à la découverte d'autres aspects mais maintenant elles prodiguent plutôt comme des caresses. Mon coeur s'ouvre à l'arbre. Je sens de la compassion s'installer en moi. Mon jugement et le rejet font place à un amour profond pour cet arbre et soudain le déclic se fait. Je prends conscience que c'est de la compassion pour ma propre blessure et pour moi-même que je ressens. Les larmes coulent sous le bandeau et je me serre très fort contre l'arbre. Il me prend dans ses bras, comme s'il me comprenait et me berçait. Comme j'aurais aimé être bercé à cette époque de ma jeunesse! La paix s'installe en moi et j'ai du mal à laisser ce nouvel ami, mon arbre à moi. Je continue le chemin, plus léger, avec de la joie là où je voyais des tâches noires. Toujours conduit par le fil qui devient un véritable guide de confiance, je ne pense plus du tout à mes pieds et je fais de grands pas, comme si j'avais les yeux grand ouverts...

 

 

Des années plus tard, j'ai décidé d'introduire dans un de mes stages « l'arbre en Soi », ce parcours avec les yeux bandés. Ayant envie de pouvoir offrir aux stagiaires la sensation de liberté en étant entourés d'amis végétaux, j'ai cherché un endroit où la forêt était assez ouverte et dense en même temps. Le terrain que j'ai trouvé, pas loin du lieu d'hébergement, était vraiment idéal avec des arbres de toutes sortes, des jeunes, des très vieux et même des arbres morts. Il y avait des buissons, d'énormes pierres et le sol était par endroit stable, ou alors très mou et tendre, et même parfois légèrement dénivelé.

 

Le jour de la préparation est arrivé et je prévois quelques heures pour mettre le parcours en place afin que l'activité se déroule en toute sécurité. Je ne peux pas imaginer le drame si une branche décidait de tomber sur le chemin des stagiaires qui sont à la recherche de la confiance en soi et en la nature.

Je parviens bien à tendre le fil conducteur entre les arbres, à dégager le chemin et à faire tomber des branches mortes qui risquent de créer un problème. Je me laisse guider par les arbres. C'est comme si l'un d'entre eux m'appelait : Hé ho, viens vers moi, passe par moi', et généralement c'est exactement où il faut que le fil passe. Je sens que nous décidons ensemble le chemin à tracer et c'est plus tard, après l'activité, que je me rends compte, avec le vécu des stagiaires, que ces arbres qui m'ont appelé et guidé, ont joué un rôle important dans l'expérience des stagiaires. Confiance ! Je me le dis à chaque fois que je doute.

Peu de temps après, je remarque qu'il y a des objets qui tombent : ce sont des châtaignes attirées par la terre pour commencer leur chemin de croissance. Je me rends compte que ce sont de véritables bombes. Je me réfugie contre les troncs d'arbres à chaque fois que j'entends le bruit des feuilles au-dessus de ma tête. La détonation de l'éclat contre le sol est impressionnante malgré la couche de feuillage. Imaginer qu'une châtaigne avec sa bogue piquante tombe sur la tête de quelqu'un qui marche en toute confiance avec les yeux bandés, me fait déjà sentir la douleur. Ce n'est pas possible, je ne peux pas les exposer à un tel risque. L'activité sera complètement ratée si un stagiaire est frappé par un objet aussi dur. C'est ça la sécurité ? Je me demande. Il faut absolument que je trouve un autre endroit, sans châtaigniers. Cette idée de déménager ne me plaît pas : le terrain trouvé est idéal, je ne pourrais pas trouver mieux et de toute façon il y a des châtaigniers partout, ici dans cette forêt ardéchoise. Que faire ? Tout est déjà organisé et les stagiaires arrivent ce soir ! Je m'assois contre un de ces châtaigniers centenaires si impressionnants. En l'embrassant, je n'arrive même pas à entourer la moitié de son 'corps'. Ces branches s'étalent partout et lors d'une balade dans cette forêt, il sera impossible d'échapper à ces fruits qui tombent sans arrêt. J'ai donc mal planifié ce stage. On est en octobre, le mois des châtaignes mûres et je me demande comment j'ai pu oublier cela. Désespéré, je ferme les yeux pour me relaxer un moment. Soudain l'idée me vient de demander de l'aide aux arbres. Et donc, je demande à l'arbre centenaire contre lequel je me suis adossé s'il peut me donner un bon conseil. Immédiatement, j'entends une voix qui me dit : ' Aie confiance, continue ton travail, continue à tendre ce fil, aie confiance, tout va bien se passer, laisse la nature résoudre ce problème, aie confiance''. Avoir confiance ! Je réagis. Comment puis-je avoir confiance ? C'est à moi de veiller sur la sécurité des stagiaires et c'est moi qui suis responsable ! Ma première réaction est de protester, mais, je me dis que si j'apprends aux stagiaires à écouter les arbres et à faire confiance aux réponses entendues, il faudra bien que je donne l'exemple! Quel exercice pour mon ego si perfectionniste qui veut tout contrôler sans laisser le moindre doute ! Après un moment de recherche pour pouvoir remplacer le doute et la peur par de la confiance, je me lève et je décide de continuer, de terminer le parcours, malgré les bogues pour lesquelles je me sens une cible facile.

L'après-midi, j'oublie un peu ce parcours de guerre, occupé à préparer d'autres activités du stage. La nuit tombe et j'observe que le temps est en train de changer. Le vent léger de la journée commence à se manifester de plus en plus. Je dors d'un sommeil superficiel cette nuit car il y a un véritable orage qui fait beaucoup de bruit. Le bâtiment en bois dans lequel se trouve ma chambre bouge et parle par les fenêtres et les portes mal fermées. Le vent souffle et les arbres gémissent. J'ai peur pour mon parcours car des branches tombées sur le fil pourraient détruire tout mon travail et demain je n'aurai plus assez de temps pour tout recommencer. Confiance! confiance! Les mots de l'arbre reviennent dans mon esprit et finalement ils m'accompagnent vers un sommeil reposant.

Le lendemain, je me lève tôt pour pouvoir vérifier le parcours et pour restaurer les dégâts. Juste au moment où j'ouvre la porte, je vois le soleil se lever en toute beauté avec un ensemble de teintes orangées si bien choisies. Il n'y a plus rien qui fait penser au tumulte de cette nuit, le vent a laissé place au matin le plus calme de l'année. J'inspire profondément pour prendre un bol d'oxygène tout frais et après je me dépêche pour me rendre à la châtaigneraie qui attend déjà de nous faire vivre des expériences fortes. La forêt est paisible, je ne trouve que du silence. Il n'y a aucun bruit, aucune bogue qui tombe. Le miracle s'est produit et la nature a tenu sa parole : elle a trouvé une solution : l'orage a fait tomber toutes les châtaignes qui étaient prêtes à quitter leur berceau. Silencieux moi aussi, je suis étonné, émerveillé et plein de respect et d'amour pour cette partie de la forêt où j'ai passé une grande partie de la veille. Aucune anomalie à constater, le fil est encore bien tendu partout, j'ai juste à enlever du parcours quelques branches qui pourraient poser des problèmes aux aveugles volontaires utilisant ce chemin dans quelques heures.