Le jardin aux limaces

Depuis de nombreuses années, je jardine avec plaisir dans mon potager. Dès que j'ai du temps, on peut m'y trouver pour travailler un peu, ici et là. Travailler la terre, planter et entretenir les légumes ou simplement me promener un peu, pour voir si tout va bien, me détend énormément. Quelques minutes dans mon potager, après une longue journée de travail, me font parvenir à un état heureux, je me sens empli d'amour. J'adore travailler le plus possible avec mes mains et, ce qui me fait beaucoup de bien, c'est de farfouiller la terre.

Depuis que je jardine, je pratique le jardinage biologique et je n'ai jamais utilisé de pesticides ou d'engrais chimiques. Au début, je n'en avais pas besoin parce que je n'avais pas pour but de produire beaucoup de légumes, et, bien sûr, je préfère ne pas polluer ma nourriture si ce n'est pas nécessaire.

Plus tard, j'ai compris que nous n'avons absolument pas besoin d'utiliser ces produits pour obtenir un résultat satisfaisant et que la nature a, en fait, tout prévu pour une croissance harmonieuse.

Il suffit de regarder comment la nature procède et de l'imiter ou, mieux encore, de la laisser faire.

Les endroits les plus productifs sur terre sont ceux où la nature n'a pas été influencée par l'homme. La biomasse qui est produite est quelquefois supérieure à ce que les techniques agricoles les plus sophistiquées peuvent générer. De plus, dans ces endroits, la diversité en terme de fruits, de légumes et de tous autres produits est importante. Le « système agricole » naturel fonctionne d'une façon fantastique. Par exemple, le système de recyclage est parfait et nous ne pouvons pas l'améliorer.

Ainsi, j'ai rapidement arrêté de retourner la terre : cela ne se fait pas dans la nature et donc ce n'est pas du tout nécessaire ou, en fait, cela se fait sans arrêt par l'activité des vers de terre. Pourquoi me ferais-je encore mal au dos en bêchant la terre si les vers de terre sont ravis d'effectuer ce travail pour moi ?

Je trouve également étrange que la terre, dans l'agriculture moderne, reste toute nue une grande partie du temps. Ce n'est pas le cas dans la nature dans notre zone climatique. Sauf dans des circonstances extrêmes, le sol est toujours couvert par une couche d'humus plus ou moins épaisse, comprenant les déchets des plantes et des animaux. Je peux facilement imiter cela en pratiquant ce que l'on appelle dans l'agriculture biologique  le « mulching ».

Cela consiste à appliquer une couche de déchets verts mélangés avec du fumier et de la paille. Les légumes sont plantés directement dans cette couche et profitent, comme dans la nature, des substances qui sont libérées dans ce processus de décomposition. Ajouter de l'engrais n'est donc pas nécessaire.

En plus de cela, le sol reste humide car cette couche épaisse empêche l'évaporation de l'eau. L'arrosage se limite aux périodes où l'on plante et aux mois d'été sans pluie. Les graines des plantes indésirables qui, par nature, viennent pousser dans le jardin, n'auraient aucune chance de pointer le bout de leur nez à travers cette couche de mulch.

On n'a plus besoin de ratisser non plus, surtout si on laisse ces mauvaises herbes, dont beaucoup donnent de jolies fleurs, pousser en dehors des lits de légumes. Ainsi, on dispose de beaucoup plus de temps pour profiter du jardin et pour enlever à la main, de ci de là, les plantes importunes.

Néanmoins, un problème se pose. Les limaces aiment beaucoup cette couche de mulch où elles peuvent se nourrir d'un tas de substances. Pour elle, c'est en fait une table de festin dont elles ne se lasseraient pas. Il n'y aurait pas de problème si elles se contentaient des déchets verts. Au contraire, elles participeraient au processus de compostage afin de libérer la nourriture pour nos savoureux légumes. Malheureusement, les petites pousses de salades, les jeunes feuilles de courgettes et de beaucoup d'autres légumes sont aussi attractives pour elles que les déchets verts. Elles viennent se faire du bien avec nos produits en compagnie de toute leur armée. En une seule nuit, elles peuvent ‘détruire' les petits légumes que l'on vient de planter. Et cela, je ne peux pas l'accepter !

Je devrais donc trouver une solution à la gloutonnerie des limaces. Et, comme beaucoup de jardiniers le font, j'ai placé des petits récipients remplis de bière entre de jeunes plantes. Les limaces y sont attirées irrésistiblement et s'y noient. Il est ainsi possible d'éliminer efficacement la plus grande partie des limaces. En outre, celles-ci semblent avoir une aversion pour leurs congénères morts et donc, si on laisse les limaces noyées entre les légumes, cela chasse les vivantes.
Cela a été une excellente solution qui m'a épargné beaucoup de problèmes… jusqu'au moment où j'ai commencé à avoir la conviction que, pour établir un contact plus profond avec la nature, je devais arrêter de tuer les animaux. Les limaces en faisaient bien partie !

Dans la nature, la règle ‘donner et prendre' est une règle importante et elle est également valable dans notre potager. Si nous voulons que la nature nous aide à faire croître notre nourriture, nous devons aussi être prêts à lui laisser une partie de notre récolte. Dans un potager équilibré, cela représente 10 à 15 % de la récolte. Cela signifie que nous acceptons une « perte » de 15 % pendant la croissance des plantes. En fait, il ne s'agit pas d'une véritable perte mais seulement du partage du gain avec les autres usagers de ce que nous appelons « notre » jardin ou, mieux encore, du versement d'une paie à ceux qui ont fait le boulot.

Les petits contenants de bière ont donc disparu de mon potager et les limaces faisaient à nouveau la fête à mes juvéniles plants de salades.
Au début, j'acceptai un plus grand pourcentage de perte mais cela ne me faisait pas du bien de voir fondre, comme neige au soleil, ces légumes plantés la veille. Je commençai à attraper les limaces une par une et à les supprimer de mon jardin par dizaines en les expatriant plus loin, dans la nature, dans un endroit humide. En soi, cela était satisfaisant car je réussissais à maintenir un taux de population acceptable dans mon potager mais cette méthode supposait un travail de trop longue haleine. Il me fallait encore trouver une autre solution.

 


Une belle salade à partager avec les limaces


A cette époque, je lisais beaucoup de livres sur la relation de l'homme à la nature et je suis tombé sur le livre « Talking with nature (parler avec la nature) » d'un fermier australien, Mickaël ROADS. Celui-ci avait émigré d'Angleterre pour tenter sa chance à l'autre bout du monde. Là, il continuait à pratiquer l'agriculture comme il en avait l'habitude en Angleterre. Mickaël ROADS a, lui aussi, été confronté au problème de la gloutonnerie des animaux qui vivaient autour de ses terres. C'était surtout des kangourous qui se nourrissaient des produits destinés au marché. Tout d'abord, il les chassait avec son fusil et il en tuait pas mal. Sa relation à la nature devenait de plus en plus profonde et tuer les kangourous lui posait de plus en plus problème. Puis, un jour, il décida de faire la paix avec ces marsupiaux qui mangeaient et dévastaient toutes ses céréales. Il était aux abords de son terrain, se concentra pour contacter l'esprit des kangourous et il leur demanda de conclure un marché avec lui.

Mickaël leur proposa un bord assez large de son champ s'ils acceptaient de laisser le reste. A partir de ce jour-là, les kangourous arrêtèrent de manger de ci de là et respectèrent leur accord. Ils ne prenaient que ce dont ils avaient besoin au bord du champ et ne touchaient pas au reste.

Cette histoire me toucha profondément et, malgré le fait que je ne comprenais pas à 100 % la force de cette histoire, j'y croyais et je ne l'oublierai jamais. Alors que je cherchais une solution pour protéger mes petites salades, cette expérience de M. ROADS me vint à l'esprit. Mon challenge était d'essayer de proposer un traité à mes limaces dans le jardin.

Pour cela, j'avais besoin de beaucoup de courage parce que, si cela ne marchait pas, cela mettrait en danger la conviction que j'avais que l'on pouvait communiquer et négocier avec les animaux.

Aussi, j'étais persuadé que cela ne pouvait fonctionner que si j'y croyais complètement. Le moindre doute pouvait conduire à l'échec, comme cela est le cas si on travaille avec des affirmations auxquelles on ne croit pas vraiment dans un processus de développement personnel. Et moi, j'avais un doute concernant ce pacte entre les limaces et moi et il m'a fallu toute une saison pour le transformer en confiance.

Au printemps suivant, je préparai le potager, comme toujours, avec une nouvelle couche de mulch et j'y plantai directement les jeunes salades. Quand ce travail fut achevé, je m'assis au bord de ce lit de mulch, je me détendis et fermai les yeux comme pour une méditation. Je trouvai rapidement un état de paix, satisfait du travail effectué. Je sentais la présence des petites salades qui, maintenant exposées à tous les vents devaient cheminer vers un état de belle salade adulte. Il me faudrait patienter encore quelques semaines avant de pouvoir les manger et je me rendais compte que ce serait encore bien plus difficile pour les limaces de ne pas les toucher. Les plantes avaient vraiment besoin de leurs quatre petites feuilles pour croître. Que devais-je proposer aux limaces dans mon traité ? Pour l'instant, renoncer complètement à mettre les salades dans leur menu ? Mais pour combien de temps ? Je décidai de proposer aux limaces d'utiliser les feuilles extérieures pour leur consommation si elles laissaient le reste de la salade pour moi et de commencer à manger les feuilles seulement si les plantes pouvaient survivre. Je visualisai les limaces en train de manger les feuilles extérieures des salades déjà bien grandes, mais pas les feuilles intérieures. Cela me procurait une sensation agréable de justesse et j'avais un élan d'amour et de gratitude envers les limaces.

Malgré le fait que j'avais une grande confiance en cet accord, j'étais particulièrement heureux et satisfait de constater que la gloutonnerie des limaces ne commença que lorsque les salades pouvaient survivre. J'étais content de voir apparaître de grands trous dans mes salades uniquement sur les feuilles extérieures. Les feuilles poussant plus à l'intérieur restaient intactes !

Je vivais dans une sorte de conte de fées qui entrait petit à petit dans ma réalité.